En France, l’Etat s’incarne dans le président de la République. Plus de deux siècles après la Révolution, il conserve certains atours et tournures du Roi-Soleil.
En Suisse, l’Etat s’incarne dans… quoi, au juste? Certains, comme l’ex-syndicaliste Beat Kappeler devenu chantre du libéralisme, diront qu’il ne s’incarne dans rien et que c’est justement la méfiance viscérale des Suisses, alémaniques en particulier, à l’égard de tout pouvoir, volontiers assimilé à l’arbitraire des baillis étrangers, qui fait le succès de ce pays. On compte d’abord sur soi-même, sacrebleu! Quand il le faut, on s’organise en commune, en canton, et quand il le faut vraiment à l’échelon national.
La situation est en fait plus compliquée que cela. Il existe bien une incarnation suisse de l’Etat. Ce ne sont pas les conseillers fédéraux, alternativement qualifiés de “sept nains” ou “sept Sages”, deux appellations aussi inappropriées l’une que l’autre. L’incarnation est féminine et anonyme: c’est l’Administration fédérale. Une machine qui tourne, indifférente aux soubresauts politiques, et veille avec une attention un brin étouffante au bien-être du pays.
Il suffit pour s’en convaincre de lire certains communiqués publiés sur le site officiel de la Confédération, admin.ch. Entre la présentation d’une nouvelle “stratégie de l’argent propre”, un rapport sur l’état de léconomie mondiale, l’annonce d’un vaste exercice pour prévenir les cyberattaques et le renforcement de la loi sur les cartels, on pouvait ainsi découvrir ces derniers jours qu’une “protection innovatrice pour l’incontinence urinaire apporte davantage de sécurité dans la vie quotidienne”.
Cette avancée majeure dans l’Histoire de l’Humanité a été réalisée grâce aux scientifiques du laboratoire sur les matériaux, l’EMPA. Je passe sur la description des inconvénients liés aux couches-culottes traditionnelles, la mise en contexte du problème et les tâtonnements des chercheurs, caméra infrarouge à l’appui, pour aboutir à une solution aussi absorbante qu’efficace. Je retiens qu’elle “n’offre toutefois pas une sécurité contre les écoulements”, ce qui n’est pas grave car l’EMPA a aussi développé un “slip respirant, très ajusté”.
Gloire au génie helvétique! La Grèce n’en finit plus de couler (elle); une guerre se prépare entre Israël et l’Iran, annoncent les bouffeurs d’apocalypse; la France et l’Amérique élisent leur président. Qu’importent ces broutilles, la Suisse invente, grâce aux scientifiques des laboratoires subventionnés, une nouvelle génération de couches-culottes pour les incontinents.
Les mauvaises langues verront dans cette annonce le voeu subliminal de l’Administration fédérale pour colmater les fuites accompagnant, de plus en plus, les rapports qu’elle sécrète de façon pas toujours contrôlée. On peut aussi y deviner la progression ectoplasmique d’un organisme devenu plus ou moins indépendant de la politique.
Une autre anecdote me fait pencher pour cette seconde thèse. En ce moment – comme d’ailleurs à n’importe quel moment – la Suisse politique s’inquiète de l’immigration et de la criminalité importée, toutes deux en augmentation. Les journaux font de gros titres sur une septuagénaaire agressée à Chêne-Bourg, les policiers clament leur impuissance, des politiciens tapent du poing sur la table en disant que cette fois a suffit, il faut renvoyer les criminels étrangers chez eux et, si leur pays d’origine les refuse, couper l’aide au développement que lui octroie la Confédération. Jolie mousse que tout cela. Hier matin à la radio, un responsable de la coopération technique (DDC) expliquait dans son tranquille français fédéral que ses services n’allaient surtout rien brusquer, que toute action précipitée dans ce domaine sensible serait contre-productive et que, en gros, il faut laisser faire les spécialistes.
Helvetia, mère de toutes les administrations, veille sur nous. Il ne faut surtout pas la déranger.








